Comment naît une hantise sonore : écouter

Je vous propose d’entrer dans mon studio le temps de quelques posts, pour découvrir comment je travaille et par quelles étapes (nombreuses) je passe pour créer une fiction sonore. Ca vous tente ? 

Aujourd’hui,  chapitre 2 : du récit à l’audio

Bon, me voici devant mon récit. Corrigé, travaillé, retravaillé… Tout est cohérent – Y a plus qu’à, comme on dit… Mmmh, plus facile à dire qu’à faire ! Si tous les récits sonnaient à l’écrit comme à l’audio sans un minimum de travail ou d’adaptation, ça se saurait.

Déjà, j’allume mon ordinateur, ma carte son Focusrite, mon Rodecaster 2. J’ajuste mon casque, mon micro Rode NT1, puis j’ouvre Reaper, mon fidèle logiciel, pour me lancer dans une nouvelle session, un nouveau projet.

Ouh, c’est un peu angoissant tout cet espace vide où tout reste à créer, à enregistrer. Angoissant mais enthousiasmant aussi. Dans quoi je me lance ? Est-ce que je vais y arriver ? Je fais taire mes peurs et mes croyances limitantes (j’ai l’habitude) et j’appuie sur Record au bout de ma nouvelle piste.

(En fait, je me suis créé un modèle tout prêt que j’ai passé du temps à calibrer et que j’utilise à chaque épisode. D’abord pour gagner du temps et aussi pour me permettre d’avoir une certaine unité de son sur l’ensemble du podcast. Je vous épargne donc ici le fastidieux réglage global du volume et de mon profil audio. Sachez juste qu’une fois que j’ai trouvé ma reverb, mon équal et ma compress (R.E.C.), je m’y suis accrochée comme la tique à sa proie (pas très heureuse cette analogie mais c’est assez proche de la vérité).

Donc, Record… Garde le fil, Juliette !

Photo : Frédéric Pécheux

Je prends ma plus belle inspiration et je me lance. Bon, pas d’une traite. Après plusieurs bafouilles, intentions faibles dans la voix, je fais plusieurs essais et je termine mon épisode (enfin sa narration). Je réécoute tout cela, je nettoie la piste… Bye bye les souffles, petites toux disgracieuses et jurons énervés après avoir buté 10 fois sur la même phrase… (Petit pot de beurre, quand te dépetitpotdebeurreriseras-tu ?). Je reprends d’ailleurs plusieurs phrases qui ne sonnent pas à l’audio… C’est pas mal !

Il y a juste deux trucs qui me chiffonnent :

Bon, on va s’occuper du point 1 et un petit peu du point 2 tout de suite : remplacer l’explication de bruits par les bruits eux-mêmes… La fiction sonore, c’est une affaire de sensation, d’expérience immersive. J’enlève toutes les phrases qui font mention de bruits : « Elle entendit la porte claquer », « Le vent soufflait fort par cette nuit de décembre »… Vous voyez le topo ?

Par contre, si j’enlève les mentions de bruits de la narration, il faut tout de même que je m’y retrouve dans mon montage global de l’épisode. J’ai besoin de retrouver visuellement les intentions sonores que j’entends au fil de l’histoire. Alors c’est parti, je place des marqueurs explicatifs d’une couleur précise. Les violets, ça sera pour les effets sonores. Quand j’ai fini, une heure plus tard, je réécoute en imaginant les bruits. Oui, ça sera beaucoup mieux !

Je revois aussi l’espacement de la narration pour laisser assez de place à l’ambiance sonore. Eh oui, placer toutes les phrases à la suite les unes des autres sans un espacement intelligent, ça va grandement pénaliser l’effet immersif. Pourquoi ? Le cerveau a besoin d’air pour comprendre, analyser, entendre et se concentrer suffisamment pour se laisser emporter et plonger dans une ambiance. Ici, la lenteur est reine, loin du rythme infernal de nos vies et des productions audiovisuelles habituelles. Le silence fait peur mais en fiction sonore, c’est votre meilleur allié !

OK, le point 1 est traité !

L’usage des marqueurs me donne une autre idée. Je vais remplacer toutes mes voix de personnages par des vraies. J’irai plus vite par la suite en les ayant symbolisées et placées au fil de l’épisode avant même de les recevoir. Je retire donc progressivement toutes les voix de personnages et les remplace par des marqueurs. OK. Bon et maintenant, comment j’obtiens des voix dignes de ce nom, moi ?

Je fais une première recherche et j’écoute de nombreux comédien·nes. L’idée est de choisir la voix qui correspondra le plus avec le ou les personnage·s à interpréter. La hauteur de voix, la personnalité, l’énergie… En fait, quand j’ai écrit le récit, le personnage s’est dessiné dans ma tête. Physiquement bien sûr mais aussi vocalement. Comme des enfants couvés par leur mère, j’ai dessiné leurs caractères et leurs interactions, leur lente évolution.

Après avoir fait une première sélection de talents, un casting voix en fait, je prépare une petite annexe au texte de l’épisode pour donner un peu plus d’explication et de contexte à mes personnages. Quelles intentions, quelle histoire avant ou après l’épisode, quel caractère. J’ajoute aussi une description des bruits naturels que j’attends (souffle, colère, peur, effort…). Et puis je contacte chaque comédien un par un, un peu angoissée de cette nouvelle étape. Et s’ils me riaient au nez ? Et s’ils trouvaient le projet nul ?

J’examine les réponses et je suis heureusement surprise par l’enthousiasme et la curiosité que ma proposition suscite. Double bonheur, tous les comédiens que j’avais sélectionnés et avec lesquels j’avais le meilleur feeling pour chaque personnage sont partants.

J’écoute les essais qu’ils m’envoient et j’en ai les larmes aux yeux. Pas forcément parce que le passage qu’ils interprètent est émouvant, mais par le simple fait d’entendre mes personnages prendre vie. J’avais raison sur ce point : une fois placées dans Reaper, à côté de ma narration, l’épisode prend une toute autre dimension, même sans ambiance sonore.

Ah mais… On arrive au montage là ? Chut… rendez-vous au prochain épisode.


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