LES ENTRETIENS SURNATURELS
BRUCE LHUILLIER – BARKNSTONE
Venez nous rejoindre au coin du feu et écoutez l’épisode :
Urbex & lieux sacrés : comment regarder sans abîmer – entretien avec Bruce Lhuillier – Barknstone – Rencontres Surnaturelles : les fantômes de Juliette Dargand
Brumes, ruines, seuils ou l’art de ralentir pour voir
Dans le salon un peu frisquet du manoir, le feu crépite dans la cheminée. Les flammes lèchent doucement les bûches, la lumière danse sur les murs, et en face de moi, il y a mon ami Bruce Lhuillier, photographe breton, conteur, explorateur, et aussi veilleur de lieux oubliés.
Bruce Lhuillier : l’art de regarder les lieux
Il y a des invités qui arrivent au manoir comme on pousse une porte ancienne : sans bruit, mais avec une présence. Et puis il y a leurs images — celles qui te font, littéralement, poser ta langue au repos. Deux secondes de silence. Un luxe. Un truc rare.
Dans ce nouvel Entretien Surnaturel, je reçois Bruce Lhuillier, photographe breton et explorateur de lieux oubliés. Un homme qui marche dans les brumes, écoute les pierres, et laisse la lumière faire son travail de confession. Ses photos ne “montrent” pas : elles suggèrent. Elles ouvrent des seuils.
On s’installe près de la flambée. On parle d’enfance, de jardins mitraillés sous tous les angles, d’une grange fantomatique qui a fabriqué des légendes à elle seule. On parle aussi de ce que ça coûte, aujourd’hui, de prendre le temps. Et de ce que ça sauve.
Quand un lieu te happe (avant même que tu saches le nom)
Bruce raconte un premier souvenir très simple : l’enfance, une maison, un grand jardin. Observer les saisons, les insectes, les fourmilières, les araignées dans le vieux mur. Et, à côté, cette grange à la porte de bois esquintée — une fente sous laquelle on devine un autre monde.
C’est souvent comme ça que ça commence : un endroit banal qui devient une question. Une invitation au rêve. Un “qu’est-ce qu’il y a derrière ?” qui ne te lâche plus.
Et puis, plus tard, il y a les études, l’histoire de l’art, l’œil qui s’affine. Les galeries. Les lieux isolés. L’envie de proposer une lecture différente, plus silencieuse, même quand l’air est chargé.
Bruce se décrit en trois mots : enthousiaste, passionné, observateur. Trois mots qui, chez lui, ont une texture.

Raconter sans raconter : la photo comme passage
Ce que j’aime dans son approche, c’est qu’elle ne cherche pas le naturalisme. Bruce le dit clairement : ses images sont des ambiances, des atmosphères.
Elles racontent des choses, mais surtout elles en laissent deviner. Et c’est là que ça devient surnaturel, au sens le plus beau : le surnaturel comme surplus de sens, comme ce qui dépasse le cadre.
Il y a aussi cette idée qui revient souvent : la première photo est presque toujours la plus juste.
Parce qu’elle est prise à l’instinct. Parce qu’elle attrape quelque chose avant que le cerveau n’arrive avec sa règle et son compas. Et ça, on le relie vite à l’écriture : le premier jet, la première veine, l’élan natif. Ensuite on retravaille, oui — mais on ne doit pas étouffer la braise.
Le respect des lieux : l’éthique avant l’image
On glisse naturellement vers un sujet essentiel : l’urbex, la surexposition, le tourisme, et ce que les réseaux peuvent faire aux endroits fragiles.
Bruce est très clair :
- Beaucoup de lieux explorés sont privés et non accessibles.
- Quand on y va, on n’est pas “chez soi”.
- On ne dégrade rien, on ne prend rien, on ne touche à rien.
- L’objectif, c’est une empreinte visuelle — pas une conquête.
Et pour les lieux sacrés, archéologiques, mégalithiques : même règle. Se comporter comme dans un musée. Observer. Profiter du voyage. Ne rien emporter.
Il partage aussi une stratégie simple mais précieuse : ne pas donner l’emplacement des lieux préservés, et éviter les photos d’extérieur trop identifiables. Parce que l’image peut devenir une carte au trésor — et parfois, une condamnation.

La Bretagne revient comme une évidence.
Bruce parle de ces endroits où l’on sent les strates : christianisation, sacralité plus ancienne, recouvrements. Des lieux qui s’expriment de plusieurs façons, selon le temps, la fréquentation, l’attention.
Il cite Locuon, anciennes carrières près du Faouët : un endroit où il dit ne pas pouvoir expliquer ce qui s’est passé, mais où “il s’est passé quelque chose” la première fois.
Il évoque aussi :
- Les Landes de Cojoux (Saint-Just) : menhirs, dolmens, tertres funéraires, landes préservées.
- Le musée Naia (Rochefort-en-Terre) : arts de l’imaginaire, créatures, sculptures, et ce parfum de Dark Crystal qui te ramène à l’enfance.
Et puis il y a un détour par l’Oise, le château de Verneuil : ruines, végétation, colonnes — un décor “à l’antique” qui nourrit l’imagination parce qu’il reste toujours quelque chose à découvrir sous la terre.

Légendes et phénomènes : quand le temps se plie
Bruce raconte une légende des Catskills Mountains (État de New York) : Rip Van Winkle, un homme qui boit une liqueur mystérieuse, s’endort, et se réveille vingt ans plus tard, barbe jusqu’aux genoux.
Ce qui le frappe, c’est la parenté avec les récits celtiques : ces passages dans un autre monde où le temps ne coule pas pareil. Le thème du seuil, encore.
Il parle aussi de la pointe du Raz et de la baie des Trépassés : un souvenir d’enfance comme une empreinte. Une atmosphère lourde, pas forcément “maudite”, mais liminale : un lieu d’embarquement, de transition.
Et il confie enfin un épisode plus intime, à la basilique Saint-Sernin (Toulouse) : une crypte ouverte, une colonne sculptée, un ressenti physique intense — puis, dehors, la surprise de découvrir que son ami a ressenti exactement la même chose.
Il précise : rien n’est “référencé” de façon formelle, mais il évoque des pistes (réappropriation chrétienne d’un lieu ancien, traditions autour de Cernunnos, lectures radiesthésistes). Ce qui compte ici, c’est moins la preuve que la sensation : quand le corps sait avant la raison.
La phrase pour ceux qui ne voient plus la beauté
Je lui demande ce qu’il dirait à quelqu’un qui n’arrive plus à voir la beauté du monde.
Sa réponse est simple, presque désarmante : prendre le temps.
Accepter de “perdre du temps”. Se poser. Regarder une chose banale avec un œil neuf. Et laisser respirer l’enfant intérieur — celui qui voit encore avec fraîcheur, enthousiasme, excitation.
C’est peut-être ça, au fond, le fil rouge de cet entretien : une résistance douce. Une façon de dire non à l’époque, sans crier.
Le cabinet de curiosités : un morceau d’écorce
Pour terminer, Bruce ouvre sa poche et déroule un tissu. Il dépose dans mon cabinet de curiosités un morceau d’écorce : celui du Hêtre de Ponthus, arbre emblématique de Brocéliande, disparu à la Samain 2023.

Un fragment du corps. Une relique sans folklore forcé. Juste un lien.
Et je me dis que c’est exactement ça, son travail : garder des morceaux de monde avant qu’ils ne s’effacent.
Petites vérités pour chasseur de lieux
- La première photo est souvent la meilleure : Bruce explique que l’instinct du premier cliché capte quelque chose que la “rigueur” fait parfois disparaître.
- Urbex : la règle d’or : ne rien dégrader, ne rien prendre, ne rien toucher — seulement laisser une empreinte visuelle.
- Ne pas géolocaliser, c’est protéger : il partage rarement l’emplacement des lieux préservés, pour éviter la surexposition et les dégradations.
- La musique comme clé : une BO peut créer une “fréquence” qui change la lecture d’un lieu.
Si tu veux découvrir l’univers magique de Bruce Lhuillier – Barknstone, voici quelques liens :
Ses dessins et illustrations : https://www.instagram.com/barknstone.art/?hl=fr
Ses photos : https://www.instagram.com/barknstone.photo/
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