Je vous propose d’entrer dans mon studio le temps de quelques posts, pour découvrir comment je travaille et par quelles étapes (nombreuses) je passe pour créer une fiction sonore. Ca vous tente ?
Aujourd’hui, chapitre 3 : du récit aux sensations – le sound design
Pour Matisse, la créativité demande du courage. Je rajouterais de la patience et… une bonne dose de caféine !

01h00 du matin
Les yeux lourds de sommeil, la main crispée sur la souris et le casque vissé sur les oreilles, je n’en peux plus. Ma scène est terminée, il est grand temps d’aller me coucher ! Je regarde ce que j’ai produit sur ces trois dernières heures… Deux minutes !
Deux minutes en trois heures de temps ? Non mais Juliette ! Tu as fait quoi, là ? Tu as papillonné ? Joué à Royal Match d’une main pendant que tu étais censée travailler sur ton épisode ? Comment peut-on produire seulement deux minutes d’audio en trois heures ?
La réponse : hypersensibilité et perfectionnisme. Vous ne voyez pas le rapport ?
Je prends un exemple. Ma scène est simple : une jeune femme sort dans la nuit, à Seattle. Le bruit de ses pas sur le trottoir résonne dans l’air nocturne et se mêle au bruit ambiant d’une ville qui ne dort jamais. Elle entre dans un restaurant chinois, s’assoit pour commander un plat de pâtes qu’elle déguste de bon appétit. Vous avez l’image en tête ? Moi, oui. J’ai l’image, le son, l’odeur, la profondeur de la pièce, les lumières fulgurantes des voitures de police filant dans la nuit… Au boulot ! Je veux traduire tout ce que j’ai en tête. Faire un film en 8D, mais sans l’image, par contre… Ouaip, pas facile ! Mais ça va… En 30 minutes, c’est plié ! Je place un son de pas, une ambiance de ville, puis de restaurant, et je vais me coucher. Fastoche !
Et donc… trois heures plus tard, je contemple l’écrasante vérité : le « facile » est devenu montagne insurmontable.

Déjà, le son de pas. C’est une femme. Elle a un pas léger. Elle n’est pas très girly, plutôt timide, un peu garçon manqué. Elle porte des baskets légères, pas des talons aiguilles.
Donc je fais défiler les différents sons à ma disposition dans ma banque jusqu’à trouver celui que je veux : sneakers, formal, cement… Par-fait ! La bonne force de pas aussi : pas trop appuyés et rapides sans pour autant courir. J’ajuste la vitesse. Le son me convient.
La spatialisation, maintenant. Mon personnage est dans une petite rue, pas dans une grande artère. On entend le trafic au loin, mais autour d’elle c’est plutôt modéré. La rue n’est pas très large et ses pas se réverbèrent sur les deux façades de chaque côté de la rue. Le son que j’ai trouvé est plutôt sec. Il faut que je l’étoffe avec de la réverbération, tout en respectant l’exact degré lié à la taille de la rue. C’est parti pour une session de 20 minutes à chercher, adapter pour trouver l’effet parfait. Quelques sons de voiture proches, des voix de passants un peu éméchés, riant entre eux, et, en fond sonore, le bruit de la ville, de la circulation et des klaxons, et autres sirènes de police, ambulances… On y est !
Mon héroïne arrive enfin au restaurant. Oui ! Mais pas n’importe quel restaurant : un restaurant asiatique, dans un quartier résidentiel, un soir de semaine.

J’épluche les ambiances de restaurants pendant un long moment sans vraiment rien trouver qui corresponde à ce que je cherche. Pas celui-là… Trop fort, trop de monde. Pas celui-là non plus : trop folklorique… J’élargis en allant regarder dans d’autres sources de sons. Non, toujours pas : salle bien trop grande. Ah ! Enfin ! Celui-là : pas trop de monde, la bonne taille de salle. Parfait !
Pour le côté asiatique, je le teinte de quelques notes jouées sur un instrument traditionnel, sans forcer, puis je place ce son en arrière, très éthéré, à peine distinct. Il est là, mais pas omniprésent. Le côté subliminal d’une musique d’ambiance un peu kitsch qu’on écoute d’une oreille en l’oubliant instantanément.
Le nombre de personnes, maintenant. J’ai choisi une ambiance assez intimiste, mais je veux aller un peu plus loin quand même. Je visualise un volume de personnes dans la pièce. Des groupes disparates, de tous les âges. Un couple ici, une ou deux familles par là, un groupe d’amis un peu bruyant à l’arrière-plan, et elle, toute seule devant cet océan de visages inconnus. J’écoute plusieurs possibilités sonores de groupes. J’élimine ceux qui sont trop pompeux, trop festifs, et je m’arrête enfin sur l’exact mélange que j’avais en tête en abordant cette partie. Je réécoute l’ensemble, diminue un peu le volume sur l’un des sons… Pas mal !
Enfin, il manque le bruit distinct, propre au restaurant en plein service, de couverts, d’assiettes, de verres reposés brutalement. J’ai un son en tête que je retrouve dans ma banque après un peu de spéléologie. Je l’avais déjà choisi dans l’épisode 6 pour la scène du dîner entre amis au château de Leap. Je le place et le double avec quelques autres bruitages pour agrandir l’espace et donner plus de densité. Enfin, je replace plusieurs sons choisis à droite, à gauche ou en arrière pour mieux travailler la spatialisation. Je réécoute le tout, oui. Quelques bruits de pas et un ou deux rires de plus, et ça correspond à ce que j’entendais dans ma tête en écrivant le texte.
Passons à la suite. Mon héroïne s’assoit. La chaise est lourde et confortable, mais le revêtement en skaï et le bois de l’assise ont tendance à grincer. J’opte pour un son d’assise en particulier, suivi par des petits mouvements naturels. Vous savez, ceux que l’on fait en mangeant, en se tournant, en buvant un verre d’eau, en observant ses voisins. Le bruit de l’assiette posée devant elle, ensuite. Les couverts qui cliquettent, le goût exotique, piquant, surprenant dans sa bouche.
Là, je travaille davantage les réactions du personnage. Heureusement, je demande toujours à mes comédiens de me faire une piste bruitage « émotion-respiration » qu’ils me fournissent avec leur rôle. Cela me permet justement de venir piocher dans ce matériel vivant et précieux pour venir enrichir ma narration. Voilà ! Je règle le son sur la voix de l’actrice et c’est fini ! Je réécoute le tout. C’est dans la boîte.

C’est tout pour ce soir, et c’est donc là que je m’aperçois de l’heure. OK. Trois heures pour une scène de deux minutes, ça valait le coup quand même. Au final, tout est comme je l’entendais et le ressentais.
Ah mais… On arrive à la composition musicale là ? Chut… rendez-vous au prochain épisode.

